Sommes-nous condamnés au mensonge du pouvoir PHTK ?

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Voilà une décennie que la perspective du pouvoir est oppressante. L’indignation, la frustration et le mécontentement rongent l’âme et la chair de tout un chacun. A chaque mouvement de révolte, la perspective oppressante du pouvoir se fait de mieux en mieux sentir. Elle se manifeste par la répression multiforme, l’hécatombe, la banalisation, la manipulation, le mensonge et tutti quanti. Dans de pareille circonstance, que faire ? Que doit être la perspective de la jeunesse, notamment de la jeunesse universitaire ? Plus d’un diront que c’est le renversement total, hic et nunc ; a cela on ne peut qu’acquiescer. Cependant la réalité est devenue trop troublante. Ce qui fait qu’on doit dépasser l’âge métaphysique à laquelle on est pour proposer toute sorte de renversement, partiels ou pas, pouvant mettre le pouvoir aux abois. Mille petits coups provoquent parfois le même effet attendu d’un grand coup subit. C’est en cette manière de voir que réside tout l’intérêt de ce court texte. C’est-à-dire tenter d’appréhender, à travers le langage tendancieux des dirigeants politiques, toute forme de discours du pouvoir visant à la manipulation des esprits.

Dès sa désignation, le Premier Ministre Jouthe ne se lasse de donner des points de presse. Sa manière d’y apparaître constamment n’indiffère personne. Tantôt il affirme qu’il est l’ami des bandits, tantôt il est leur ennemi. L’opinion qu’il soutient aujourd’hui sera l’opposé de celle de demain. Cette communication falsifiée d’un dirigeant politique donne l’impression que l’on est tous condamné au mensonge des dirigeants ainsi que des politiciens. Les haïtiens ne sauraient vivre sans expédients et mensonge, disent certains dirigeants politiques. Ils rationalisent ainsi leur comportement répréhensible afin de se donner bonne conscience. Le devoir de dire la vérité qui leur incombe est supplée en leur fort intérieur par un droit de tromper le peuple haïtien. Une définition du mensonge, à travers quelques auteurs, s’avère importante à une meilleure compréhension du mensonge politique.

Fédor Pavlovitch, dans les Frères Karamazov, s’exclama, en tombant brusquement à genoux : Maitre ! Que dois-je faire pour mériter la vie éternelle ? Le staretz lui répondit : vous savez depuis longtemps vous-même ce qu’il faut faire, vous avez assez d’intelligence pour cela : ne vous adonnez pas à la luxure et surtout à l’adoration de l’argent, et fermez vos débits de boisson, deux ou trois du moins, si vous ne pouvez le faire pour tous. Et surtout, par-dessus tout, ne mentez pas… Ne mentez pas à vous-même1. Cette condamnation morale du mensonge par le staretz renvoie tout droit à la conception de Kant sur le mensonge. Le philosophe allemand, en effet, condamne le mensonge sous n’importe forme que ce soit, indépendamment aussi de sa finalité : « Le mensonge, quelles que soient les intentions de celui qui l’exerce, n’en demeure pas moins quelque chose de vil en soi, parce qu’il est mauvais dans sa forme même. La véridicité est un impératif catégorique. Aucun mensonge n’est légitime car il nuit toujours à autrui : même si ce n’est pas à un autre homme, c’est à l’humanité en général 2 ». Par la suite, Benjamin Constant, très jeune lecteur assidu des textes philosophiques de Kant, prendra le contre-pied de la thèse de ce dernier. Il s’exprime en ces propos : « le principe moral, par exemple, que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences très directes qu’a tirées de ce principe un philosophe allemand qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime3 ». Il est ainsi hors de doute que pour Constant le mensonge, dans certaines circonstances, est acceptable, voire même nécessaire. Cette thèse n’est pas trop éloignée de celle de Platon dans la République. En effet, il y distingue deux sortes de mensonge : le mensonge vrai et le mensonge en paroles4. Celui-

là, souligne-t-il est l’ignorance qui habite la victime du mensonge. Ce type de mensonge attire l’aversion des Dieux et celle des hommes, également5. Il ajoute qu’il y ait un mensonge plus immonde qui n’est autre que celui qui atteint les plus grandes valeurs. C’est-à-dire l’habitude du mensonge pervers qu’ont les poètes. Les expressions dont ils font usage donnent une fausse image des Dieux et des Héros. Dieu n’abrite pas un poète menteur6. Le mensonge en paroles, poursuit Platon, n’est qu’une imitation de ce qui se passe à l’intérieur, une image secondaire ; ce n’est pas un mensonge à l’état pur. A quel moment, questionne l’auteur, aura-t-il une utilité, et pour qui ? Ce type de mensonge servira de protection contre les ennemis et de prétendus amis que la folie et le délire porteraient à un geste pervers7. Ainsi on est amené à penser que tout un chacun pourrait pratiquer le mensonge quand il lui serait d’une utilité. Ce qui n’est pas le cas. Car pour Platon, seuls les gouvernants y auront droit : « les autorités de la Cité, au premier chef, pourront pratiquer le mensonge, à l’endroit des ennemis ou même des citoyens, dans l’intérêt de la Cité, mais personne d’autre ne pourra y toucher, tellement c’est une chose spéciale8. Le mensonge politique est ainsi devenu légal et légitime dans la cité de Platon.

1Dostoievski, Les Frères Karamazov, Librairie Générale Française, éd. 18, juin 2019, liv. 2, chap. 2, p.76.

2Emmanuel Kant, Le droit de mentir, Editions milles et une nuit, 2003.

3Benjamin Constant, Le droit de mentir, Editions milles et une nuit, 2003.

4Platon, La République, Librairie Générale Française, éd.10, janvier 2015, 1ertableau, scène 2, pp.91-92.

5Ibidem, p.92. 6Ibidem, p.92 7Ibidem, p.92. 8Ibidem, p. 99.

Le mensonge politique sous l’axe simulation/dissimulation

Tout acte de simulation et/ou de dissimulation provient au préalable d’une réflexion. C’est en ce sens qu’il faut comprendre cette formulation superbe de Gombrowicz : « Lorsque quelque politicien s’exprime niaisement, trompeusement ou mesquinement dans un discours public, nous disons qu’il est sot parce qu’il s’exprime sottement 9 ». Ce qui signifie que l’essentiel n’est pas de s’attarder à la vulgarité et à la sottise des dirigeants politiques mais de faire en sorte qu’ils assument la tâche qu’il leur incombe. Ce qui signifie que les propos mensongers du pouvoir ne sont pas fortuits, parce que l’on est actuellement en face d’un pouvoir du mensonge ayant pour père le président Jovenel Moise et Jouthe Joseph comme fils.

Le président Jovenel Moise et le premier ministre Jouthe ne mentent toujours pas par ignorance. Le « toujours » est mentionné ci-dessus pour faire ressortir une nuance, en ce sens qu’à vouloir trop mentir parfois ils finissent par dire la vérité. C’est le cas par exemple du président Jovenel qui confirma sur les ondes de la radio Métropole son implication ainsi que celle de sa femme dans l’assassinat du Me Monferrier Dorval10. Ils mentent pour masquer certaines de leurs actes, telle la déprédation du fonds Petro Caribe, l’hécatombe perpétrée à la Saline et au Bel-Air, la répression contre les gens du Village de Dieu sous prétexte qu’ils cherchent à appréhender des bandits, la mise en place de corps de répression (ANI, BSAP) … ils nous disent que c’est pour la sécurité de la population, de l’environnement, etc. Rien de ce qu’ils avancent n’est vrai. C’est leur propre sécurité qui importe, puisqu’ils ont la peur au ventre. Ces contempteurs du Savoir et épistémophobes11 essaient d’étouffer la vérité qui est nôtre et qui les dérange par la répression systématique. Voilà la devise qui est la leur : la répression contre la vérité (la vérité de tous ceux qui manifestent leur ras-le-bol ; le Savoir de tous ceux qui les mettent à nu) ;

9Ferdydurke, p.90.

10Bâtonnier de l’Ordre des avocats assassiné le 28 aout 2020.

11Terme utilisé par Grégory Saint-Hilaire, étudiant de l’École Normale Supérieure assassiné le 2 octobre 2020, pour parler de l’actuelle administration

Ils mentent aussi pour masquer leur inaction. C’est ici qu’on va mieux poser la simulation/dissimulation comme mensonge politique. L’ignorance (simulée), la manipulation des faits, la bouffonnerie politique et la désinformation en font partie. La désinformation est le propre de ce pouvoir politique. Le grand mouvement bien organisé mis en place pour récupérer le Networking afin de faire de la propagande et de le bombarder d’images et d’informations falsifiées en est un exemple concret. Les expériences de la psychologue Élisabeth Loftus sur l’effet de désinformation s’avèrent instructives en ceci qu’elles permettent de comprendre parfaitement bien les techniques d’implantation de fausses informations dont fait usage certains médias en ligne à la solde du pouvoir actuel. Il suffit d’insérer un détail nouveau complètement faux dans une information pour créer la désinformation. On voit souvent dans les grands titres de ces médias : le premier ministre Joute est en colère et il va mettre un terme à la question du kidnapping en Haïti ! ; le président promulgue de nouveaux décrets qui vont dorénavant changer Haïti ! « le bateau de l’électricité 24/24 » se trouve désormais en Haïti ! le président vient de mettre en effervescence le pays avec ses propos… La « phrase-buzz » suivez mon regard du président est aussi un exemple de techniques de désinformation. Le président était alors complètement décrié et aux abois. Cette phrase a été bien crée à dessein de dissuader les jeunes du vaste mouvement Petro Challenger en grande partie organisé par eux sur les réseaux sociaux. Crée aussi pour dissimuler le creux et la misère de son discours. En effet, cette technique a bien eu de succès. Suivez mon regard a été bien ancrée dans la majorité des esprits et était même devenu, pendant un certain temps, une manière d’être de certaines personnes. C’était assez bizarre d’apercevoir comment une simple phrase peut parvenir à modifier le comportement des gens. On peut remarquer aussi que la bouffonnerie a pris part à cette technique. Jovenel était très bouffon, à l’instar de son maître Martelly, quand il répétait cette phrase et quand il parlait aussi d’une couleuvre à sept tête (la métaphore participe ici à la dissimulation, donc à la manipulation) Un autre exemple de bouffonnerie utilisée à des fins de manipulation est le fait de Jouthe s’exprimant ainsi sur la question du banditisme et du kidnapping : di bandi yo m ap rive sou yo an bourik…m tande ti lapli ap plede pale ranse, sèl sa m konnen tout se gwo van tilapli. L’expression an bourik déjà médiatisé par certains artistes fait du premier ministre Jouthe un bouffon qui use de cette technique même pour manipuler les gens. Il participe aussi au déchirement social en suscitant la méfiance des uns envers les autres, et ceci dans le seul but de dissimuler l’inaction de son gouvernement. On doit mentionner, en passant, le sadisme politique et la politique d’abêtissement que traduit cette expression et dont est victime le peuple

haïtien. La deuxième phrase (ti lapli, ti lapli) met en exergue une figure de rhétorique qui n’est autre que le calembour usé aux mêmes fins. Un autre exemple de calembour est celui dont fait usage le président Jovenel Moise pour passer en dérision la population, notamment les gens de Carrefour, sur la question de l’électricité 24/24 qui n’est en fait qu’un leurre. M’ap met tout moun(ki t panse yo ka met peyi a nan blackout) okouran ke yo pran nan kouran, dixit Jovenel Moise. Il utilise d’autres expressions imagées, de mots associés, de proverbes, des paroles stéréotypées, bref toute une théâtralité langagière à visée fallacieuse et manipulatoire.

Ces expressions ne sont pas innocemment employées. C’est la raison pour laquelle on s’applique à soutenir une parole contraire à certains journalistes, professeurs et étudiants qui se sentaient offusquer de la manière de parler du premier ministre Jouthe. D’après eux, le premier ministre était en train de déparler ; ce qui constitue selon eux une preuve probante de son impéritie. Il est net que ce qui leur importait était la forme du langage mais non le sens latent de ces discours tendancieux. C’est ce que l’on s’évertue à faire à travers ce travail. Ce qui nous amène à examiner la raison pour laquelle la « comédie » imprègne tant de discours des dirigeants et des politiciens, notamment ceux du président de la république et du premier ministre. Il est écrit, dans Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, que seul le mot d’esprit tendancieux risque de choquer certaines personnes qui se refusent alors à l’entendre12. Cette définition de Freud permet, d’entrée de jeux de comprendre le choc de certains à entendre le langage de certains dirigeants. Ce qu’ils ignorent c’est que, ajoute l’auteur, l’esprit devient tendancieux dès lors qu’il relève d’une intention.13

12Sigmund Freud, Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, éditions Gallimard, 1930, chap. II,

p.145.

13Ibid, chap. II, p.145.

La présentation d’un long développement sur les mécanismes de l’esprit, ses rapports avec le rêve et l’inconscient ne sera pas nécessaire, mais l’identification de préférence de liens entre l’apport de l’auteur sur le mot d’esprit ainsi que ses tendances et le langage tendancieux des dirigeants et des politiciens. Ce qui va plus ou moins nous aider à apporter d’importantes informati²ons à cette préoccupante question qui n’est pas moins subtile : pourquoi la théâtralité et la comédie imprègne tant leur discours… ? A cela on peut répondre que c’est pour orienter les jeunes, la majorité loin des problèmes concrets, les mentir, les manipuler, etc. Mais par quel moyen y parviennent-ils ? C’est par le rire, bien évidemment, si on se souvient des éclats de rire des journalistes et d’autres personnes présentes lors des points de presses du premier ministre, du président. C’est pareil pour les jeunes qui prêtent quotidiennement à rire, comme des fous, sur les réseaux sociaux. Aucun d’eux ne s‘est demandé pourquoi ces comédiens de bas étage cherchent, par tant de procédé, à exciter le rire ?

En effet, sur le rire, Freud écrit à juste titre : Le mot d’esprit nous a-t-il fait rire, nous voilà de ce fait dans les conditions les plus défavorables à la critique, car nous nous trouvons tout à coup mis malgré nous en cette humeur qui nous permettait jadis de nous contenter du jeu à laquelle l’esprit s’ingéniait à suppléer.14 le suivez mon regard de Jovenel et l’est-ce que ça dérange de Jocelerme Privert en sont des exemples concrets. L’introduction d’une simple phrase dans un discours détourne l’attention de bon nombre de gens par la seule satisfaction d’un plaisir qu’elle provoque. Le plaisir procuré par l’esprit tendancieux, affirme-t-il, tient à ce qu’il donne satisfaction à une tendance, qui sans lui, demeurerait insatisfaite.15 Le mot d’esprit tendancieux, précise l’auteur, consiste dans la libération du plaisir par la levée des inhibitions.16

14Ibid., chap. III, p.218. 15Ibid., chap. III, p.193. 16Ibid., chap. III, p. 221.

Lorsque le premier ministre dit par exemple, (il se réjouissait tellement du congédiement du directeur de la PNH d’alors) dans un point de presse (mwen anvi danse tonymix), ça permet de comprendre bien la question du plaisir qu’elle procure chez les gens. En ceci que c’était une parole interdite du fait de la représentation qu’on a d’un premier ministre ou d’un président. La question ce n’est pas le fait de vouloir danser la musique d’un artiste mais c’est le contexte dans lequel il est énoncé. Cette violation de l’interdit a fait rire plus d’un. Les injures font partie de cette catégorie. Ecouter des injures donne du plaisir à certaines personnes. Ce qui permet de comprendre pourquoi tant de gens se mettaient à rire, au lieu de réagir contre, lorsque l’artiste Michel Joseph Martelly proférait des paroles injuriées et insultantes à l’égard de la journaliste très célèbre, Mme Liliane Pierre Paul. Parler de sexe en général y participe aussi puisque c’est un sujet dont il est prohibé de parler en Haïti. Il suffit qu’un professeur aborde cette question et voilà toute la salle de classe en ébullition. C’est des sujets qui provoquent un plaisir intense du fait même de leur caractère tabou. On peut se rappeler la « vidéo-buzz » (Pyjama party) qui a complètement changé la donne pour le président Jovenel Moise ainsi que son gouvernement. Le débat sur l’inévitable départ de ce dernier cessa d’un coup. On doit ne pas s’étonner de ce que les politiques se servent de ce type de vidéo. Raison pour laquelle la vigilance doit être de mise. Certes, le rire est le propre de l’homme, mais il faut cesser de rire de nos chaines.

Ni de in fine ni d’en somme…On ne s’arrêtera pas là. L’essentiel est de s’atteler quotidiennement à débarrasser notre âme et notre chair de la gangue du mensonge des dirigeants et des politiciens. Les vérités tuées deviennent vénéneuses. Il faut faire en sorte de ne pas atteindre ce seuil critique Le mensonge noble de Platon ne doit pas être de mise dans notre Cité. Il faut, pour cela, s’organiser pour lutter, pour leur montrer la vérité qui est notre, de détourner notre regard de leur perspective. Il ne doit y avoir « bons citoyens » que s’il existe de bons dirigeants. Et, aussi, doit-on se demander : comment rester sain d’esprit dans une société où la présente administration est malsaine ?

Jeff Verly JOSEPH Étudiant en psychologie